Si vous êtes chef d’entreprise comme moi, lorsque vous avez entendu pour la première fois parler d’entreprise libérée, vous vous attendiez-vous peut-être à découvrir des secrets (respectueux de la loi – cela va de soit), et des solutions aux contraintes qui pèsent réellement sur les entreprises : charges sociales, taxes et impôts ou encore, formalités administratives obligatoires.
Avant d’apprendre que je serai amenée à témoigner dans le cadre du procès de l’EL, j’ignorais parfaitement qui était Isaac Getz. Il semble identifié par certains comme le fondateur et le porte-parole n°1 de ce concept. Au fil de mes recherches, je me suis aperçue qu’en réalité, Isaac Getz ne faisait que reprendre à son compte un concept évoqué pour la 1ère fois par Tom Peters en 1993 dans son livre L’ENTREPRISE LIBEREE. Libération management.
Puis, j’ai visionné 2 vidéos Youtube (TEDx et USI) dans lesquelles Isaac Getz promeut l’entreprise libérée.
Hélas, le manque cruel d’argument théorique et de mentions de sources scientifiques rendent son discours inconsistant. A cela s’ajoute le fait que l’orateur semble sombrer dans la catégorisation sociale. Allant de métaphores en métaphores, usant parfois d’allégories champêtres : des salariés incarnés tantôt en poules, tantôt en renard ou encore représentés en cheval couché, il use de simplifications fantaisistes qui ne contribuent pas à renforcer sa crédibilité. Il y a aussi le jardinier qui sait arroser les tulipes, le défricheur de mauvaises herbes… Enfin, seuls des pourcentages sont cités et issus du baromètre Gallup 2012. Ce sondage d’opinion publique ne fait que suivre l’évolution en points et en pourcentages de l’espoir, ainsi que du bonheur au travail des salariés de différents pays du monde, années après années.
Tout ceci parait insuffisant pour expliquer les fondements véritables et la méthodologie utilisée pour ce qui concerne la démarche promue…
Réserves – limites et interrogations
- Au nom de quelle loi, théorie, étude… sommes-nous certains que le fait d’être très engagé dans son travail est effectivement source de bonheur ?
- Sur quoi repose une affirmation telle que « l’engagement et le bonheur créent une meilleure productivité individuelle et collective » ? Qui est capable de le prouver valablement scientifiquement ?
- Pourquoi est-ce que l’on nous vend du bonheur et ne s’intéresse-t-on pas déjà dans un premier temps tout simplement au plaisir que peut procurer le travail ?
- Pourquoi donc, vouloir à tout prix que les salariés surinvestissent leur travail ?
- Avant d’opérer la libération d’une entreprise, comment s’assure-t-on du consentement préalable libre et éclairé des personnes qui constituent l’organisation ?
Au regard de ce qui vient d’être dit, l’on est en droit de reprocher ce qui suit au concept et aux pratiques nommées libératoires des entreprises :
- On ne sait rien de la méthode employée par les personnes qui vendent leurs services en matière de « libération de l’entreprise », à moins de :
- recueillir le témoignage de personnes qui ont été des parties prenantes dans le cadre de la mise en place de ce type de projet. Pour certaines personnes, l’entreprise libérée à même constitué une forme de maltraitance psychologique dans les mois qui ont précédé leur départ ou licenciement.
- Lire la presse. Le contraste est d’ailleurs poignant entre ce que la presse décrit de l’entreprise libérée et, ce que vous en disent les personnes ayant connu une telle transformation de leur entreprise.
- Visionner le type de vidéos précitées. Vous entendez simplement la promesse qu’une solution existe pour faire de votre entreprise la meilleure de son secteur, avec des salariés parfaitement heureux et engagés (des poules aux œufs d’or) (après que l’on ait fait disparaître les renards et les chevaux).
Quelles que soient les variables intrinsèques de l’entreprise (taille, secteur d’activité, âge, histoire, etc.), Isaac Getz affirme que le monde merveilleux de la libération est possible pour toutes. Cela implique de recourir à ses services. Cependant, on ignore tout du mode opératoire et de leurs fondements. Peut-il exister réellement une solution unique valable pour toutes les entreprises ?
- Ces pratiques semblent inspirées de certaines théories de la contingence structurelle ou organisationnelle (sans que celles-ci soient citées) mais, pour finir, elles sont en contradiction avec elles.
Selon les théories de la contingence structurelle, ce sont les caractéristiques de l’environnement de l’entreprise (marché/concurrents/nombre de paramètres imprévisibles) qui contribuent à façonner sa structure organisationnelle et qui conditionnent son mode de production.
Pour Talcott Edger Parsons, l’entreprise est un organisme vivant fondamentalement dépendant des échanges qu’il entretient avec son environnement.
Nombreux sont les chercheurs en sociologie des organisations, à considérer qu’il n’existe pas un mode de fonctionnement type, supérieur à d’autre qui serait idéal et capable d’être adapté à toutes les entreprises, quels que soient leurs secteur, âge, histoire, environnement et structure organisationnelle de départ… (Woodward, Burns et Stalker, Perrow, Mintzberg 1982).
Au terme d’une recherche action, le psychosociologue Trist (1965) a considéré que l’organisation du groupe de travail est un système sociotechnique, dont la performance dépend à la fois de la technologie et des comportements individuels. Les contraintes techniques et sociales réagissent les unes par rapport aux autres. Selon lui, il existe un large choix organisationnel pour une technologie donnée.
Or, en écoutant les libérateurs de l’entreprise du 21ème siècle, on a l’impression qu’ils recommandent :
- D’abandonner le mode différencié (de Lawrence et Lorsch en 1976) pour le mode intégré.
- La décentralisation à tout prix en remplacement de la centralisation (ère collaborative oblige).
- La suppression des niveaux hiérarchiques et le modèle unique de l’adhocratie.
- De quitter la structure mécaniste (de Burns et Stalker en 1963) au faveur de la structure organique. Or, leur étude ayant porté sur une vingtaine de firmes Ecossaises a démontré que :
- l’environnement est variable et influence le type de structure adopté.
- la structure mécaniste était plus adaptée et plus performante dans certains types d’environnements (avec un marché stable et une technologie peu changeante) que le type organique. Autrement dit, vouloir dupliquer le modèle de la start-up à toutes les entreprises ne serait pas la meilleure idée qui soit.
On a donc l’impression qu’il s’agit de toujours dupliquer le même modèle que celui du « jardinier » de l’entreprise libérée, de la chasse au renard et de la motivation des poules aux œufs normaux. Et ce, quels que soient leurs dimensions contextuelles (variables explicatives) et structurelles (variables à expliquer).
Ceux qui prescrivent l’entreprise libérée seraient donc adeptes du « One Best way ». Or, les théories de la contingence sont en rupture avec les courants de pensée normatifs classiques qui eux, prônent l’existence d’une seule forme structurelle meilleure dans tous les cas. Il pourrait au contraire y avoir autant de « Best Ways » qu’il y a de contextes différents… Cette option n’est pas évoquée par les instigateurs de l’entreprise libérée.
- On est en droit de se demander quelles sont la légitimité et la crédibilité de personnes qui délivrent des conseils aux chefs d’entreprise, sans avoir jamais été eux-mêmes préalablement partie prenante d’une entreprise (en tant que dirigeant ou bien en tant que salarié).
J’ai demandé à Isaac Getz s’il avait véritablement étudié la psychologie et si oui, dans quelle spécialité, cursus et école. Je lui ai également demandé son numéro ADELI. Je suis, à ce jour, sans réponse de sa part. Je lui reconnais le mérite de ne pas faire l’usage du titre de psychologue (titre protégé en France: pour en savoir plus sur le sujet je vous renvoie ici. Pour rappel, tout psychologue quelle que soit sa spécialité et son emploi, doit également obligatoirement être enregistré auprès de l’ARS qui lui communique un numéro ADELI).
Il est à regretter qu’Isaac Getz se contente de critiquer des études réalisées en milieu naturel par des sociologues du siècle précédent, sans avoir cependant jamais réalisé sa propre étude.
A y bien réfléchir, comment une personne qui n’aurait jamais effectué de stage en entreprise, n’aurait jamais été salariée de droit privé et n’aurait jamais été chef d’entreprise, pourrait-elle être amenée à conseiller des dirigeants pour ce qui concerne une stratégie de libération ?
« J’ai donc été appelé à la barre en tant que Commissaire pour donner les résultats de mon enquête sur l’entreprise libérée. Ce procès est un hommage au Tribunal des flagrants délires et doit donc s’apprécier comme un moment partagé d’humour juridico-desprogeo-rabelaisien.
Je me présente : commissaire des renseignements spéciaux, actuellement en mission d’infiltration chez les Sons of Holocracy.
J’en ai vu des affaires ! Mais celle-ci est bien nauséeuse, alors qu’elle nous parle pourtant de bonheur et de liberté.
Permettez donc au commissaire que je suis de m’exprimer librement.
« On rêvait tous de liberté », j’ai du lire ce roman sur la liberté des bikers, qui finit mal, afin de mieux endosser mon rôle. Pour l’entreprise libérée je m’étais farci la tête d’une bible de 700 pages pleine d’emphase et grandiloquence sur l’entreprise rêvée. Le premier, je l’ai gardé comme livre de chevet, tandis que le second a remplacé nos bottins au commissariat qui commençaient à être trop légers.
Bon, c’est moins glorieux que de vivre en marge de la société, avec ses propres codes, au rythme de sa Harley sur la route. Mais l’objectif c’est que ça puisse donner envie aux opprimés du process et du reporting de jouer les rebelles.
Le manager ce serait un peu, pour nos accusés, le flic vicieux qui cherche à t’empêcher de vivre ton rêve, de tracer ta route en te parlant de la taille de ta plaque minéralogique, ou du bruit de tes échappements.
Je parle du roman bien sûr, car moi, Monsieur le Président, je suis un bon flic, honnête et droit !
Bon je m’égare… Bref, à la demande du procureur, j’ai parcouru le dossier des accusés, les mails vengeurs à destination des non croyants et les témoignages des victimes tout en me disant que la ficelle était trop grosse.
C’était sans compter sur l’envie d’aventure des esclaves du clavier au bureau ou des machines de l’atelier.
Ces libérateurs sont les nouveaux camelots, les magnifiques marabouts qui guérissent tout et qui vendent non pas ce qu’ils ont, ou savent faire mais ce que les gens attendent. Du bonheur pour les uns, moins de turn-over pour les autres, et des livres et conférences pour eux.
Nous, les beaux parleurs on connaît ça. Ils sont tellement forts que les plus faibles se retrouvent à donner leur argent ou leur corps par confiance et par espoir d’une nouvelle vie.
Oui… un flic ça peut être tendre…
Hé bien désolé, mais les escrocs et les proxénètes, ils font rarement dans les bonnes œuvres ni les posters de mère Theresa.
Bon bref… je m’égare, revenons à notre affaire !
J’ai donc travaillé dans une entreprise libérée, afin de comprendre si tout ça n’était pas que rumeur pour sabrer leur mignon petit bonheur à ces braves penseurs pansement.
Au début c’était sympa. On m’a expliqué que tout le monde avait son mot à dire, qu’on était libre et autonome, même pour son temps de travail ou pour organiser sa journée.
3 jours plus tard des collègues sont venus m’expliquer que j’étais libre de partir à 17H mais, puisque le travail n’était pas fini, eux devaient continuer jusqu’à 19H.
Moi, j’avais les rapports à me coltiner et les autochtones à fréquenter, donc pas possible de faire des heures de bagnards. La semaine suivante, ils me faisaient tous la tronche car j’avais refusé de revenir le samedi matin pour aider à répondre à une production urgente pour un client important.
Au bout de 10 jours, le grand chef m’a appelé. Toujours gentil, avec sa main sur mon épaule et ses yeux doux. J’avais comme envie de me gratter derrière l’oreille ou lui donner la patte. Il m’a dit « c’est dommage, j’avais confiance en toi mais les autres se plaignent de ton comportement »… et là, il m’a alors donné tous les horaires, le temps de pause, le nombre de pièces produites et de clients servis.
J’étais loin de la moyenne… « Ah ok. Mais j’ai respecté les horaires du contrat de travail chef »… Il m’a regardé comme un enfant un peu attardé, mais avec bienveillance, pour me dire finalement que c’était mieux que je parte avant d’être rejeté par le collectif, compte tenu de mon manque de solidarité.
Cela tombait bien. Même si ma mission était de 15 jours, j’avais déjà assez de témoignages de managers zombies cherchant leur place, et rongés par le doute du lendemain, de collègues qui, une fois au café derrière une bière confiaient que c’était pire qu’avant. Mais sans boulot à moins de 50 kilomètres pas le choix. Quant au seul syndicaliste, lui, il souriait tout en marchant de travers (sans doute à cause des médocs qu’il s’enfilait).
Bref… j’ai été viré.
J’ai été marqué par ceux qui faisaient marcher la combine… ils sont de deux ordres :
Ceux qui sont en bas de l’échelle, et là vous trouvez des victimes parmi :
- ceux qui ont des salaires à pleurer et qui ne seront pas augmentés,
- ceux qui ont un boulot bête à meugler alors qu’ils voudraient chanter,
- et tous ceux qui se disent « on vaut mieux que ça ».
Pour ceux qui dirigent, c’est plus compliqué car on peut avoir :
- des illuminés de tout horizon qui, hier, marchaient sur les braises mais demain tomberont dans le Mindfullness,
- des vrais gentils,
- des malins qui ont bien compris que toute cette histoire, c’était plus de profit avec du vent.
Dans mon cas c’était un caméléon formé de tout cela, tout aussi moche, mais moins rigolo car sans les couleurs de la bestiole.
Tous les salariés à libérer, ça en fait du monde, des tickets à vendre, des livres à imprimer, des personnes à conseiller ! Donc, de sacrés mobiles pour libérer le droit de virer les trop payés avec les managers en priorité, les non croyants dans la liberté accordée, et les résistants.
Pour finir, des gus déprimés, des gars virés, des vies brisées ou des parcours à réorienter, pour le bonheur de quelques-uns.
Le vice finalement, serait moins dans le poing américain que dans la manipulation psychologique ? Et on est bien plus libre sur la route que derrière son établi ou son ordi.
Bon, faut pas chialer non plus. Mesdames, Messieurs, ça a permis à certains de rêver qu’ils pouvaient travailler libres. Ça a été leur petit moment de bonheur, comme Lulu La Nantaise au 25 de la rue St denis qui me raconte ses malheurs, et ce qu’elle fera avec l’argent qu’elle planque quand je lui rend visite.
Mais je suis un bon flic moi hein… Lulu c’est juste une indic ! »
@vinceberthelot
1 réflexion au sujet de « #ProcesEL Un procès à l’actif de l’entreprise libérée »
Les commentaires sont fermés.